1.
Je marche encore dans cet étrange monde. Le sol est brûlant, rougissant mes pieds, mais aucune douleur ne m’atteint. Respirer m’est difficile. Il fait chaud et la mort règne autour de moi. Des corps jonchent le sol rougis et craquelé. Certains sont dotés d’ailes brisées, tranchées, déchirées, arrachées et maculées d’un sang épais et abondant. Même dans la mort, leur beauté est éblouissante, hypnotique, mais sur leur visage demeure figée une profonde expression : la peine. D’autres, quant à eux, sont monstrueux, pour certains ailés également. Mais les leurs, maigres, trouées, sans plume et noires n’étaient comparables. Je passe lentement entre les cadavres, piétinant le sang de mes pieds nus, spectatrice d’un massacre dont je ne connais guère les raisons. Ce monde, je le vois souvent. Depuis petite, je le contemple, impuissante. Je ne compte pas le nombre de cadavres et ce n’est pas faute d’avoir essayé mais cette guerre a laissé trop de corps derrière elle. Je m’arrête, tentant d’identifier un visage qui me serait familier, qui pourrait m’aider à trouver une réponse aux questions qui me taraudent. Peine perdue. Ce ne sont que des inconnus à mes yeux. De belles personnes dont les blessures, bien que béantes, ne gâchent pas la beauté d’un côté et des monstres sans nom, dont les plaies ne font qu’intensifier leur laideur même dans leur trépas de l’autre. Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Où suis-je ? Je répète la question à voix haute, espérant qu’une voix me réponde. Rien. Je suis seule dans cette vaste étendue. Je ne vois pas l’horizon, l’air opaque m’en empêche. Alors, je continue d’avancer, me frayant un chemin tant bien que mal dans cette atrocité.                                              
Après quelques longues minutes, les alentours se découvrent enfin nets. L’air devient plus respirable et les corps se font désormais rares… jusqu’à disparaître totalement. Je lève la tête et vois un énorme arbre, mouvant, poussant d’étranges râles plaintifs. Des soupirs. Il était nu, sans feuille ni fleurs. L’arbre avait l’air mal en point. Du bout de ses branches jusqu’à ses racines, passant par son long et large tronc, suintait lentement un liquide rouge. Il ne s’écoula guère sur le sol mais jusqu’à trois ombre opaques contre les racines de l’arbre. Aucune forme, par même un semblant de silhouette. Elles semblaient aspirer ce liquide car il était visible au sein de leur corps, comme d’innombrables veines engorgées se croisant et s’entrecroisant encore. Je m’approchai. Un pas. Une grande forme encapuchonnée apparut sur ma droite et mon corps fut confronté à un mur invisible, m’empêchant d’avancer davantage. Je tournai la tête et contemplai ce qui se tenait là, immobile et silencieux. Sous sa capuche ne se dessinait aucun visage, juste un puit sans fond. Néanmoins, je sens des yeux sur moi, m’étudiant, me fixant, d’un regard que j’imaginais inquisiteur. Mon corps se couvre de frissons désagréables et soudain, autour de moi, résonne des trompettes. Leurs sons, lointains et lugubre me fait frémir et me laisse envahie d’une étrange impression. Un danger imminent. La forme se tourne et semble regarder derrière moi. Je la suis, incapable de faire autre chose. Alors se dressa face à moi un tout autre spectacle ; La guerre. Les corps qui s’entrechoquent. L’affrontement entre le noir et le blanc, la beauté et la laideur et parmi eux, immobile, indifférente et menaçante se dresse une jeune femme dont les pupilles de ses yeux d’un bleu azur sont ovales.
Laétia.
            J’ouvris les yeux et contemplai la pénombre. Encore ce rêve. Encore elle. Mais qu’était-elle finalement ? Qu’est-ce qui se cachait derrière le doux visage de la petite Laétia ? Et du mien ? Je n’ignorai pas ce que j’étais, cette inhumanité dérangeante. Mais à quel point étais-je un danger ? A quel dessein étais-je destinée ? Je levai les yeux et contemplai sans broncher l’ombre au pied de mon lit. Chaque matin, elle est là. Chaque nuit, elle est là. Chaque instant, elle me suit. Qui était cette silhouette informe, capée et inconnue ? Je me redressai sur mes avant-bras pour mieux la voir.
— Je te répète la question : qui es-tu ? lui demandai-je d’un ton lugubre.
Sans surprise, en guise de réponse, l’ombre s’en alla, devenant de plus en plus translucide, s’évaporant, ne devenant plus qu’un avec l’obscurité. Je demeurai là, encore quelques instants avant de me libérer des draps et entamer ma journée, mon petit train-train quotidien.
            Je sortis de la chambre, traitant des pieds, passant une main hésitante dans mes cheveux emmêlés. Je rejoignis la cuisine, ouverte sur un vaste salon décoré par mes soins, dans les tons mauve, gris, beige et blanc. Je m’étais créée un cocon, ressemblant à celui que m’avaient offert mes parents. Je les avais quitté à l’âge de 18 ans, lorsque les assauts de l’ombre ont commencés à se montrer particulièrement violentes. Je ne voulais pas mêler mes parents à ça. J’avais su leur cacher toute ma vie et une loi voulait qu’ils demeurent ignorants. Je me préparai un thé à la menthe et des tartines à la confiture de framboise. Je disposai le tout sur un plateau que j’allai déposai sur la table basse. Je m’installai ensuite face à la télé que j’allumai d’un simple bouton. Je mangeai face à l’écran animé, colorée et vif, mais je ne pouvais m’empêcher de jeter incessamment les yeux vers la fenêtre, m’imaginant voler. L’un de mes rêves m’avait montrée, dotée d’ailes fines et noires, volant au-dessus de villes que je ne saurais identifier par leurs immeubles en feu, bercées par les cris d’agonie de leurs habitants. Je volais au-dessus de carnages sans noms menés d’assauts fulgurants par d’autres êtres volants, au corps maigre, déformé et monstrueux. Puis ils ont commencé à m’attaquer, moi, de coups de dents, de griffes et d’ailes. Mon trépas s’en est suivi et le rêve a immédiatement pris fin.
            Je mangeai sans faim. Un instant, je tournai la tête sur ma droite et vis une fois encore l’ombre. Elle ne bougeait pas, immobile à l’entrée de la chambre d’amis.
— Tu es encore là ? remarquai-je. Peut-être veux-tu me dire enfin pourquoi tu es toujours ici ? Elle grogna, longuement, sournoisement, comme si cette ombre me reprochait un trop grand nombre de choses. Je soupirai, lassée par ces interrogations.
— Pourquoi me poursuis-tu comme ça ?
 L’ombre grogna encore pour me répondre puis se tut. Je bus mon thé sans soif, sans envie, poussée par la volonté de survivre. Je me tournai à nouveau, mais elle avait disparu. Un cliquetis survint suivit d’un long crissement, comme des ongles sur un tableau. Je me levai brusquement puis fit volte-face. Là, derechef, je la vis, dans ma cuisine entre le grand plan de travail et le grand comptoir central, tout en marbre.
— Tu ne parviens pas à te décider ? demandai-je encore. Tu ne sais donc pas t’exprimer ?
Je ne savais à quoi ça me servait de lui adresser la parole. Je me réinstallai, ignorant sa présente, pesante, dérangeante, douloureuse, dans mon dos. Je respirai sans qu’une réelle vie ne m’habite. Je vivais finalement sans véritable envie. Un trou avait pris la place de mon cœur, cet organe qui avait battu vivement à une époque mais qui s’était brisé un matin de Mai, lorsque les Michaels m’avaient annoncé la disparition de leur fille aînée : Laétia. Depuis ce jour, ma vie a changé et je me suis silencieusement jurée d’un jour la retrouver. Je regardai lentement autour de moi, cet appartement meublé avec goût, ces meubles soigneusement disposés pour faire un ensemble chaleureux et cohérent de couleurs chaudes et harmonieuses. Taupe… gris… beige… blanc… des couleurs que j’appréciais. Et ces cadres disposés un peu partout. Sur le meuble-télé, moi et elle, riant aux éclats. Dans la cuisine, elle, moi et cette Shéini, en pleine bataille de boules de neige. Sur les murs, les photos, les polaroïds et autre carrés de couleur la représentant encore et encore dans diverses situations où j’aimais la contempler. J’aimais cette jeune fille, plus que tout au monde. Je ne saurais expliquer un tel phénomène, un tel… sentiment. Il était supérieur à celui que j’éprouvais pour ma propre famille. Ma famille… je ne saurais dire si je les ai véritablement aimés. Peut-être… mais Laétia avait quelque chose de plus, il émanait d’elle quelque chose de… les mots me manquent. Je n’avais jamais joué avec mes sœurs comme je jouais avec elle. Je ne m’occupais pas d’elle de la même manière que je le faisais avec mes sœurs. Ma famille passait au second plan, même après sa disparition. Je pourrais dire que c’était même devenu pire. On peut voir sur les photos ce sourire factice, ces commissures volontairement tirés à leur maximum pour exprimer une joie que je ne ressentais pas. Mon émancipation, j’en avais rêvé nuits et jour. Mon émancipation je l’ai obtenu avec beaucoup d’effort et la bénédiction de ces êtres qui m’avaient donné naissance. En les regardant, en parlant avec eux, en dinant à leur table, je n’avais finalement jamais eu l’impression d’être de leur famille, d’être différente au point de parfois appeler ma mère par son prénom au lieu de ce surnom que tout enfant utilise. Elle était pour moi juste une amie et non celle qui m’a créé. Cette éventualité s’est dessinée au fil des années, jusqu’à prendre forme, se matérialiser dans mon subconscient et ainsi trouver un sens véritable. À mes yeux, cette femme n’était pas ma mère. Cet homme n’était pas mon père, ces petites filles devenues grandes n’étaient pas mes sœurs. Je ne faisais pas partie de leur famille et eux de la mienne. J’ai pourtant su déjouer ces impressions pour leur en fournir d’autres plus agréables… moins déplacées. Ces fêtes, ces rires, ces repas, tout cela me paraissait futile alors je gardais en tête l’image unique qui dirigeait ma vie. Cette petite fille que j’aimais tant. Passionnément. Beaucoup trop pour une petite fille. Elle seule faisait fonctionner chacun de mes organes et me pousser à vivre comme je devais le faire. Sans elle, je me sentais incapable de marcher, de parler, de fonctionner comme mon corps et mes esprits devraient le faire. Sans elle, je n’étais rien. Indéniable pensée. Indéniable réalité. J’ai retourné toutes les situations, dans tous les sens possibles pour en arriver là. Il a fallu qu’on me l’enlève et durant des années j’ai regretté de ne pas être à sa place. Et je le regrette profondément encore. Je souffre, savourant ma lente agonie en attendant inlassablement qu’un signe m’apparaisse. Qu’ellerevienne enfin vers moi. Tant que cet espoir vivra, je tiendrais bon. L’amour, la colère, la haine, tout ça ne m’anime pas vraiment. L’espoir est le plus puissant des mots. L’espoir est ce que j’incarne et ce dont j’irradie. L’espoir est ce souffle de vie. L’espoir… c’est l’image de Laétia vivante gravée sur ma rétine. Précieusement caché dans un tiroir de mon bureau, fermé à clefs, un classeur que j’essayais inlassablement de remplir d’informations qui pourraient m’indiquer où se trouvait Laétia, ce qui lui arrivait, si elle était toujours vivantes. De maigres éléments qui ne pouvaient m’aider à comprendre ce qui me liait à elle à ce point. Je ne comprenais pas cet amour inconditionnel, obsessionnel. Mais je le vivais inlassablement et sa non-présence me brisait un peu plus à chaque instant.
Même si cette ombre menaçante n’était plus physiquement présente, je sentais l’aura qu’elle dégageait, cette hostilité persistante et étouffante. Elle pesait sur mon pauvre corps, comme si un poids colossal – peut-être le sien – appuyait sur mes épaules et mon dos. Je m’affaissai, inconsciemment mais lorsque je m’en rendis compte, je me redressai vivement et balayai la pièce du regard. Je me rendis dans chacune des pièces à sa recherche mais elle avait véritablement disparu. Alors pourquoi la sentais-je encore ? Pourquoi me faisait-elle aussi mal ? Que voulait-elle de moi ? Mon cœur battait à tout rompre, pulsant dans mes tempes comme si je venais de courir un marathon. Mon front suait à grosse gouttes et je me sentais lentement défaillir. Je me dépêchai, luttant contre cette animosité qui m’accablait, pour faire ma toilette et m’habiller. Sans même débarrasser la petite table basse, je quittai l’appartement dans la panique, espérant que mon mal-être s’en aille. Mais j’avais malheureusement oublié que tout ça… tous ces événements… c’était ma vie.

 

Et qu’en quittant cet appartement, ça allait être pire.
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