Lorsque j’ouvris les yeux, la première chose que j’aperçus fut les fines particules de poussière qui voletaient dans les airs. Couchée sur le côté, mon bras paraissait tordu dans un angle étrange et pourtant – excepté mon soudain mal de crâne – je ne sentais absolument rien. Je clignai une fois et l’odeur nauséabonde du sang emplit mes narines. Je cessai de respirer, partagée entre le dégoût et l’appétit vorace qui commençait à s’agiter en moi, mais je dus me rendre très vite à l’évidence. Le sang venait de moi. Mes bras en étaient la preuve pourtant, je ne portais aucune blessure. 
Je papillonnai des paupières et vis de grands barreaux de fer. Je tournai la tête puis baissai les yeux sur des chaînes d’acier éparpillées au sol. Soudées sur de petites boucles en acier incrustées sur le sol crasseux, mes attaches rampaient par terre comme des serpents. Mes chevilles, mes poignets et ma gorge étaient enchaînés. Je retins à nouveau ma respiration et regardai à travers les barreaux : des hommes marchaient tranquillement, s’arrêtaient pour se tourner dans ma direction ou pour courir et ensuite disparaître parmi la vingtaine de personnes présentes. J’expirai lentement par la bouche, laissant passer mon souffle entre mes lèvres entrouvertes. J’avais la terrible impression de ne pas savoir comment respirer ou si cela m’était réellement utile. Le besoin d’air ne venait que trop tardivement. 
Où suis-je ?
Je tentai de me relever mais mes chaînes m’arrêtèrent net. Je grimaçai de douleur, sentant mon céphalée s’intensifier. Je ne savais pas quelle en était la cause. J’observai les hommes et me demandai ce qui allait se produire, ce qu’ils allaient faire et pourquoi j’étais ici. Je tirai sur les chaînes durant quelques minutes, mais savais pertinemment que ça ne servirait à rien. Je risquais d’attirer plus l’attention sur moi qu’autre chose. Le tour de mes chevilles et de mes poignets était couvert de sang ; un sang frais contrastant avec le sang sec dont j’étais initialement maculée. Mes attaches s’enfonçaient dans ma peau, mais je ne ressentais pas la douleur. Je regardai autour de moi et remarquai que l’on m’observait. Beaucoup d’hommes me fixaient. Vêtue d’un simple pantalon noir et d’un T-shirt troué, je me recroquevillai et cachai la peau pâle de mes bras. Leurs iris étaient étranges ; certains avaient des yeux de couleurs ordinaires, mais pour d’autres, ils étaient ambrés, voire jaunes. 
Je regardai ma cellule et la grande salle dans laquelle je me trouvais. Les murs étaient en crépi et irréguliers. Le plafond, quant à lui, était haut et dans le même état. Nous n’étions pas dans une maison. Du moins, pas à proprement parler. Les hommes s’enfonçaient dans ce qui semblait être un couloir à droite et d’autres à gauche. À ma droite, se trouvait un énième couloir duquel je ne pus voir grand-chose avec les dizaines d’hommes présents ; peut-être des escaliers et des portes. Mes yeux tombèrent soudainement sur un homme, allongé dans la cage à côté, recouvert d’une couverture en laine beige. Plus loin, un autre homme, assis, les yeux rivés sur un journal. Je plissai les yeux pour y lire une date ou quelque chose qui m’indiquerait où je me trouvais précisément, mais je ne pus rien y distinguer de concluant de ma cage. De plus, les chaînes ne me permettaient guère de me déplacer à ma guise. Que faisaient-ils ici ? Pourquoi semblaient-ils si sereins ? 
Malgré la situation, je ne me sentais pas angoissée alors que j’aurais dû. Gênée peut-être, par tous ces regards sur moi, mais pas inquiète. Pas même par mon aspect déphasée, couvert d’une quantité important de sang, qui avait séché et formait des croûtes par endroit. Je devrais l’être pourtant, je ne savais pas où j’étais, pourquoi j’étais couverte de sang ni pourquoi je m’étais réveillée dans cette cage, et encore moins pourquoi il y avait autant d’hommes ici. Certains dégageaient une odeur de forêt, de protection, m’enveloppant dans un voile. C’était une sensation étrange, comme si une main énorme me recouvrait, cachant ma peau et me rassurait. Derrière toutes ces odeurs, je pus en distinguer une nouvelle… Elle était sucrée, mais je ne sus l’identifier avec plus de précision. Une odeur de tarte peut-être… Avec du chocolat. 
Où suis-je ? 
Je me sentais vidée, impuissante. Que m’était-il arrivée ? Je ne savais pas. Des individus s’arrêtèrent, provenant de tous les couloirs, pour me fixer avec insistance. J’avais l’irrésistible envie de leur montrer les dents, mais je m’abstins. Pourquoi me regardaient-ils moi ? Ils ne semblaient pas s’intéresser aux deux hommes à ma droite. Pourquoi n’y avait-il que des hommes ? Derrière eux, en plissant les yeux, j’aperçus un garçon adossé contre un mur à m’épier. Il était vêtu d’un short et d’un débardeur beige. Des baskets plates de la même couleur complétaient sa tenue. Ses yeux étaient d’un vert semblable à l’émeraude, ses dents visibles et menaçantes, sa bouche légèrement ouverte et un air purement séduisant. Pourquoi me regardait-il comme ça ? Je le scrutai plus attentivement et écarquillai les yeux. Je fixai la pointe de ses dents qui s’étaient allongées et paraissaient irrégulières. Néanmoins, l’instant d’après, elles étaient de nouveau normales. Je secouai la tête, refusant d’y croire. Peut-être était-ce une illusion d’optique ?
Le jeune homme eut beau s’apercevoir que je le dévisageais, son regard se fit plus pesant. Ses yeux sondèrent mon regard. D’une façon si brusque que j’eus soudainement l’impression d’avoir couru un marathon tant mon cœur battait vite, pulsant dans mes tempes, cognant contre ma poitrine. J’osai avouer qu’il était bien le seul à ne pas me considérer comme un spectacle, comme une chose que l’on fixe avec intérêt pour ensuite l’oublier. Il haussa un sourcil lorsqu’une voix s’éleva. Indécise, je me détournai de ses yeux verts. Je ne pouvais pas avoir vu cela. Ce devait forcément être mon imagination…
— Aaron ! Bordel, Aaron ! Arrête de disparaître comme ça, je vais finir par t’arracher les jambes.
Je relevai la tête. Le jeune homme se détourna, mais je ne pus voir son interlocuteur. La foule s’agrandissait. Néanmoins, malgré la distance et la cacophonie, cela ne m’empêchait pas d’entendre leurs paroles et je pus percevoir le moindre de leurs mots aussi nettement que s’ils étaient à côté de moi. Comment cela se faisait-il ?
— Que fais-tu ici ?
— Oh rien…Je regarde la jeune femme que Jerry et Phil ont amenée il y a deux jours, répondit le jeune homme. Elle n’a pas l’air de comprendre… Vous avez trouvé quelque chose à son propos ?
Rien du tout, Aaron. 
Le dénommé Aaron soupira. 
— Que fait Pélori ?
Il avait l’air très curieux. Les passants me barrèrent soudainement la vue. Je maudis leur venue et partis gronder dans mon coin. 
— Il est avec papa. Alors, comment la trouves-tu ? 
— Sa beauté me frappe malgré tout ce sang, répondit-il.
Les hommes se dispersèrent peu à peu et je pus voir à nouveau le prénommé Aaron. 
— Elle ne peut pas briser les chaînes, les sédatifs l’ont affaiblie à un tel point qu’elle doit se sentir comme une humaine, murmura le voisin d’Aaron. 
Le « comme une humaine » me frappa. Je fronçai des sourcils, me demandant si j’avais vraiment bien entendu. Ne trouvant pas d’explication rationnelle, je finis par secouer la tête puis me remis à observer les deux hommes, tendant davantage les oreilles. L’interlocuteur d’Aaron était plus grand que lui, peut-être un peu moins musclé, mais tout aussi séduisant et imposant. Sa peau n’était cependant pas aussi mate. Ses cheveux blonds, presque coupés à ras, lui donnaient un air de gros dur, mais ses traits fins démentaient l’impression de sévérité qu’il essayait de donner. Il avait toutefois l’allure d’un militaire. 
— Elle en a l’air pourtant, fit remarquer Aaron. 
— Oui, tu as raison, ricana l’autre. Mais attends de voir quand l’effet des sédatifs se sera estompé et là, on verra ce dont elle est vraiment capable. 
Soudain, l’homme s’en alla d’une manière si rapide que j’eus du mal à savoir par quel moyen il s’était évaporé. Aaron m’adressa un nouveau regard, plus perçant cette fois. Il m’observait comme s’il me connaissait, mais son visage ne me disait rien. Rien ici ne m’était familier. D’ailleurs, je n’avais aucun souvenir ce que qui s’était passé avant. J’eus beau fouiller, je ne pus rien trouver qui puisse m’indiquer quoi que ce soit sur cet endroit ou sur moi-même. Je hoquetai et portai une main à ma tête. Avais-je reçu un coup ? Un accident ? Dans ce cas, je devrais être dans un lit d’hôpital, et non dans une cage. Ai-je fait quelque chose de mal ? 
Après quelques instants, il s’en alla et disparut dans le couloir à ma droite. Je contemplai les passants, sondant leurs regards, puis balayai ma cage des yeux, mais ne trouvais aucun moyen de sortir. La cage était verrouillée et je ne disposais d’aucune clef. Soudain, j’entendis un râle et tournai la tête vers mon voisin qui s’était débarrassé de sa couverture. Il s’étira et bailla bruyamment avant de poser les yeux sur moi. Il m’adressa un regard dubitatif puis un sourire amical auquel je ne répondis pas. 
— Bienvenue, mademoiselle !
Je ne compris pas pourquoi il me souhaitait la bienvenue. Son sourire se décomposa et il vint s’agripper aux barreaux. J’eus un mouvement de recul. L’homme sourit à nouveau, se voulant rassurant. Mais ça ne l’était pour moi. Pourquoi étais-je devenue importante tout d’un coup ? 
— Approche, jeune fille, murmura-t-il avec assurance.
Je regardai autour de moi comme pour trouver un regard qui me dirait « tu peux y aller », mais rien ne vint. Sans mot dire, hésitante, je m’approchai de lui à quatre pattes en ajustant les chaînes pour me permettre d’aller à sa rencontre. Mais je ne pus le rejoindre. Il passa néanmoins ses mains entre les barreaux et caressa tendrement ma joue. Je tournai brusquement la tête et me dérobai. Je n’aimais pas ce geste. Je m’écartai vivement. 
— Calme-toi, jeune fille ; tu as l’air de ne pas comprendre ce qui t’arrive, devina-t-il en me regardant.
L’autre homme que j’avais vu lire son journal, me regardait aussi. Il était plutôt costaud, mais j’étais incapable de déterminer son âge. Ses pommettes étaient légèrement creusées et son visage intact, ravissant. Néanmoins, je sentais à travers ses yeux qu’il était vieux. 
 — Bien sûr qu’elle ne comprend pas, tu crois quoi ? Tu as bien vu quand ils l’ont amenée ici. 
Je demeurai muette malgré les questions qui me brûlaient les lèvres. J’ignorai leur regard et me détournai. Celui qui avait voulu me caresser la joue avait une trentaine d’années tout au plus. Quelques mèches châtain ondulées tombèrent devant ses prunelles et je remarquai que ses cheveux étaient attachés en queue de cheval. Son regard me pénétra. Des frissons me parcoururent de la tête au pied. Pourquoi ses yeux étaient-ils orange ? Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, vers tous les hommes qui passaient, avant de me faire signe de me rapprocher. Je le fis sans ronchonner, jusqu’à que je fus arrêtée par mes chaînes. Sa simple présence dans la cage voisine me rassurait. 
— Tu as mal ?
Je désignai ma tête. Excepté cela et les courbatures, rien d’autre ne m’était douloureux. Je soulevai mon T-shirt et inspectai mon abdomen. Aucune blessures ne me couvraient sous le sang sec. Je constatai alors que toute la partie droite était couverte de tatouages, formant des symboles étranges. Mais d’où venaient-ils ?
— On va appeler Steven, dit-il, comme pour me rassurer.  
J’ignorais parfaitement de qui il pouvait s’agir. Puis, se tournant vers le vieux, dans la cage à sa droite, il lança : 
— Billy, dis leur d’appeler Steven pour soigner cette jeune fille, on ne va pas la laisser dans cet état-là. 
Je posai les yeux sur mon bras, fixant l’épiderme qui noircissait. Ma peau paraissait granuleuse par endroit. Le touché était désagréable. Si c’était si grave, pourquoi n’avais-je pas mal ? 
D’accord Jeff.
Je regardai ce dernier. Il me souriait gentiment. Je tournai la tête et aperçus les hommes se pousser et lancer des regards dans le couloir de gauche. Ils s’arrêtèrent tous pour la plupart. Des pas lourds résonnèrent malgré le brouhaha de leurs interrogations. Certains me regardèrent ensuite, mais je ne sus si c’était de la compassion ou de la peur que je pouvais lire sur leur visage. Je détachai mon regard et vis Jeff, les yeux rivés sur ce même couloir, se pinçant la lèvre inférieure. Lui et Billy s’échangèrent un regard que je ne sus comprendre et chacun de leur muscle se tendirent. La foule s’écarta pour laisser passer deux colosses. Lorsque je croisai leurs yeux vifs, je me mis à trembler, parcourut par des frissons désagréables, comme des pincements, des micros coupures sur ma peau. Ils s’approchèrent de ma cage d’une démarche inquiétante. Soudain, quelque chose apparut devant mes yeux. Je fus prise aux dépourvues. Des scènes et des fragments de souvenirs. Du moins, ça y ressemblait. 
Deux hommes étaient dans une grande pièce sans fenêtre et une personne… Non…Une chose informe les regardait, comme une statue. Lorsque les deux hommes furent face à elle, la créature rompit son immobilité et leva la tête. Sa face se découpait dans la pénombre, découvrant à demi un sourire cruel et ses dents aussi démesurées qu’irrégulières. La bouche sans lèvres de la créature remua, mais je ne perçus aucun son. Tout à coup, elle ouvrit sa gueule, allongeant la commissure de ses lèvres plus que ce que sa tête ne lui permettait et hurla. Un cri strident qui poussa ses adversaires à porter la main sur leurs oreilles. Le sol était brut et couvert de crasse. Les griffes de la bête crissaient à chacun de ses mouvements. Elle secoua son corps et ses yeux bleus se firent vitreux. La créature tangua soudainement, croisant ses pattes et menaçant de s’écrouler sur le flanc. Une longue queue reptilienne sortit de l’obscurité et frappa le sol bétonné avant même que ses antagonistes ne puissent faire le moindre mouvement. Sa queue continua de battre le sol, mais il était certain que la créature, se secouant violemment, claquant ses mâchoires dans le vide, mordant l’air, ne pourrait plus se défendre comme elle en avait l’intention. Elle ne semblait pas en proie à la douleur. Ses deux adversaires ; deux hommes dont je ne pus rien distinguer, se jetèrent sur elle. Elle tourna sa tête dans ma direction et m’adressa soudainement un regard entendu. Un regard humain et loin d’être dénué d’intelligence. 
Je me massai les tempes pour reprendre mes esprits, mais malheureusement, l’image de la créature restait figée dans ma mémoire. Pourquoi m’avait-elle regardé ainsi ? Pourquoi avais-je l’impression qu’elle s’adressait à moi ?  
Mon mal de tête avait disparu. Je passai une main dans mes cheveux et inspirai profondément. Un grincement se fit entendre derrière moi. Je regardai Jeff, le suppliant du regard. Je refusais de les accompagner. Quelque chose émanait d’eux. Leur présence me mettait mal à l’aise. Pourquoi ? Une sensation brûlante s’enroula autour de moi, comme un serpent autour de sa proie. Je me concentrai pour m’en arracher. Ils étaient calmes. Je demeurai immobile, les sourcils froncés. Comment pouvais-je entendre cela ? Je tremblais, mais je n’éprouvais pas de peur. Je n’avais pas froid non plus. J’avais la terrible impression de savoir ce qui allait m’arriver et ça ne m’inquiétait pas. Je secouai la tête puis levai les yeux, affrontant l’homme du regard. Il se pencha et m’empoigna fermement les épaules. Son acolyte me libéra de mes tâches. Lorsque le métal se décolla de ma peau, ce fut désagréable. Je ne savais comment était ma gorge, mais j’étais persuadée qu’elle était en mauvais état. Libérée, l’homme sortit de la cage, me laissant avec l’autre, toujours penché vers moi, évitant mon regard. Son visage était parsemé de cicatrices, devenues blanches avec le temps. Son nez semblait avoir été cassé à de nombreuses reprises tant il semblait tordu. Ses mains me serrèrent si fort que je crus qu’il voulait me briser les clavicules. J’étouffai un cri de douleur lorsqu’il m’obligea à me mettre debout. Les traits de Jeff se transformèrent. Il retroussa ses lèvres sur ses dents devenues irrégulières et pointues. Un bruit sourd fit vibrer sa cage thoracique.
— Jerry, je te préviens, tu as intérêt à ne lui faire aucun mal… 
— Sinon quoi Jeff, hein ? dit le gardien, hautain. Tu ne peux pas sortir de cette cage pour l’instant. 
Jeff eut un rictus en retroussant sa lèvre supérieure. Un grognement s’éleva des tréfonds de sa gorge. Sa poitrine trembla et il serra des poings, prêt à bondir. Il finit par abandonner sa posture. 
— Ce n’est pas de moi dont tu devrais avoir peur, Jerry et tu le sais, rétorqua-t-il froidement en s’adossant au mur. 
Nos regards se croisèrent, mais nous restâmes silencieux. Je regardai les deux gardiens. Il fallait que je me méfie d’eux, de tout le monde présent ici. J’avais le pressentiment de savoir à quoi m’attendre. Au fond de moi, je savais que je devais davantage me méfier d’eux que quiconque dans cette caverne. 
Le garde et son ami se mirent à rire. Jeff regarda les deux colosses d’un mauvais air. S’il n’avait pas été derrière des barreaux, il leur aurait probablement sauté à la gorge. Je déglutis. Le dénommé Jerry me bouscula brusquement hors de la cage. Son collègue me prit par la nuque d’une main et m’obligea à avancer le plus vite possible, puis il me poussa jusqu’à ce que je tombe à genoux au milieu de la foule. Les hommes autour de nous s’écartèrent et chuchotèrent entre eux. Jerry me remit debout en tirant sur mon bras anormalement grisâtre. Je grondai et il me poussa à nouveau dans le long couloir de gauche. Je serrai mon bras contre ma poitrine et faillis m’écrouler une nouvelle fois. Mon bras, mes poignets, mes chevilles et ma gorge commençaient à être douloureux. 
Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? me questionnai-je alors que mon cerveau me dictait de mordre sans en comprendre la raison.
Je grondai plus fort, mais il me gifla. Il s’empara d’une poignée de mes cheveux et tira violemment. Jerry me secoua, me forçant à avoir la tête baissée face à lui, me soumettant dans une position d’infériorité. Je voulus me débattre, mais j’avais mal. Aucun des individus présents autour de nous ne fit quelque chose pour m’aider. Ils demeuraient là, immobiles, les yeux rivés sur le spectacle qu’on leur offrait. Il me projeta avec une force incroyable contre l’une des parois. Ma peau se racla contre le crépit. La chute ne me valut qu’une large égratignure à la joue et une effroyable douleur au bras à ma retombée. Je ne me savais pas capable d’encaisser un tel choc. Beaucoup de discussions cessèrent autour de nous. Un courant frais passa et me couvrit de frissons. Je regardai le fond du couloir. Quelle heure était-il ? Je regardai les gardiens puis à nouveau le couloir. Avais-je des chances de m’enfuir en courant ? Le collègue de Jerry me prit par la peau du cou et me fit brusquement entrer dans un autre petit couloir, vide, sur notre droite. Si j’avais pu, je lui aurais balancé mon poing… 
— Salopards ! crachai-je.
Jerry ouvrit une porte et me poussa à l’intérieur. Je m’écroulai au sol puis m’étalai, fatiguée. Je soupirai un grand coup, mais restai à terre. Je sentis son pied tapoter mes côtes, puis une main me tordit le bras pour m’obliger à me relever. Je finis par m’arracher à sa poigne. Je lui montrai des dents. Mes jambes battirent soudain l’air lorsqu’il s’empara de ma gorge. 
— Jerry ! Phil ! Ce n’est pas comme ça qu’on traite nos semblables ici !
Je détournai les yeux des «mauvais» gardiens pour tenter d’aviser celui qui avait parlé. Un grand homme aux cheveux noirs, courts, vêtu d’une veste traînante ouverte sur un haut blanc en col V. Son corps élancé se tourna vers un autre homme, lui adressant un signe de tête ou un regard que je ne pus voir. Il se tourna ensuite de nouveau vers moi. De ses étranges yeux vairons, il me regarda avec compassion. Son regard frôlait la pitié. Comme si j’avais besoin de ça ! Jerry me laissa lourdement tomber au sol. Je faillis hurler en m’écroulant sur mon bras. Je relevai la tête après avoir difficilement retenu un cri et jetai un coup d’œil aux occupants de la grande pièce.
Ils avaient tous les yeux braqués sur moi. 
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