Voilà un de mes vieux textes intitulé ; 


Sans Visage.



Qui suis-je ?

Je suis sans importance. Je me balade silencieusement le long des rues. Je suis sans but. Je suis sans intérêt. J’erre dans l’obscurité, dans l’espoir de trouver la lumière. Je cours, traversant les pelouses des parcs et jardins. Ma tête est vide. Mon âme pleure. Les battements de mon cœur s’effacent peu à peu. Je ne sais plus rien. Le masque d’argent cache mes larmes. Je dois le retirer mais, lasse et fatiguée de vaguer sans relâche, je m’en sens incapable

Qui suis-je ? 

Nous sommes toujours contraint de nous poser cette question au moins une fois dans notre vie. La vie… un long fleuve aux allures tranquilles mais qui cache derrière cette façade une cruauté sans limites. Je suis tombée dedans, par malheurs pour moi, par chance pour d’autres. J’en suis sortie et la vie m’a quitté. Les gens autour de moi ne me voient plus. Ils apparaissent et disparaissent. Ils ne me remarquent pas. J’ai perdu toute raison de vivre. J’ai perdu tout ce qui m’était cher. Mon âme s’est décollée lorsque je suis tombée dans ce fleuve maudit, lézardée par le sang de ses victimes. J’ai bu la tasse. J’ai bu la mort. Maintenant, il est trop tard. Le masque d’argent qui couvre mon visage n’est là que pour cacher ce que le temps a fait de moi. Je lève les bras et finalement, m’arrête, hésitante, tremblante, exténuée par ce si dur effort. Indécise, je laisse mes bras retomber. 

Qui suis-je ? 

Le brouhaha du quotidien ne se répercute plus dans les allées des villes. C’est le silence. Un bien étrange silence. Je suis vouée à moi-même, dans la solitude, dans la dépression. Voilà ce qu’avait réellement été ma vie derrière mes sourires et ma bonne humeur factices. Tout était faux. J’ai beau regarder autour de moi, je ne reconnais presque plus rien. Ma tête est vide, ma mémoire enlevée. Mon masque me tient chaud, m’étouffe. Ma gorge est sèche. Mes jambes sont lourdes. 

Le moment propice approche. 

Plus loin, un homme se tient droit, dos à moi. Son bras droit tendus détenait un masque d’un rouge vif. Il semble le contempler. Je m’arrête. Je ne peux distinguer son visage de ma position. Les secondes défilent. Un nuage sombre, bien plus brumeux que le ciel au-dessus de nos têtes, s’approche et s’arrête sur lui. Soudain, les lèvres du visage artificiel se colorent. Elles deviennent noires. Sa bouche s’entrouvre, et son expression se déforme sauvagement, semblant hurler de douleur. La pièce s’effrite et se brise. La silhouette disparaît, libérant un étrange soupir qui se répercuta dans les couloirs de la ville déserte. Le nuage l’a ensevelis. Je poursuis ma route, traversant le brouillard, toujours à la recherche de la lumière. 

Qui suis-je ?

Je ne vois aucune lueur dans l’obscurité de ma cité. Le brouillard s’est dissipé. Le temps semble s’être arrêté. Je cligne des yeux, rien ne change. Je m’assoie sur un muret, en bordure d’une jolie maison, et attend. Que puis-je attendre ? Une rédemption ? Je tourne la tête, me rendant compte de l’endroit où je m’étais installée. La maison où tout a commencé et où tout a basculé. La porte s’ouvre. Des personnes vêtues de noir en sortent, têtes baissées, la démarche lente et endeuillée. Au milieu de l’allée, ces tristes individus lèvent la tête. Ils portent des masques mais ne me voient pas. Des masques noirs, ornés de symboles en argent. Leur expression est triste, funeste. La voix d’une femme s’élève, perçant mes tympans. Elle semble familière à mon esprit déchiré. 

— Elle aurait aimé nous voir porter ses masques. Elle a passé tellement de temps à les confectionner. Je les ai vu, mais je ne me suis pas rendue compte de sa détresse. Oh ma pauvre enfant… mon enfant. 

Je l’entends pleurer. L’expression de son masque s’intensifie. Le désespoir prend la place de la simple tristesse. Après qu’ils aient calmé la pauvre femme, je me lève. Une étrange sensation me frappe. La lassitude a laissé la place à la détresse. Une panique naissante. Une tension intense. J’atteins le perron et entre dans la maison. Je n’allume aucune lumière. Je connais la maison par cœur. Je monte à l’étage et m’engouffre dans la salle de bain. A travers le miroir, le mobilier est invisible, caché. Je me retourne et balaye la pièce du regard. Les meubles sont bien là, intacts. Je me tourne vers le miroir. Comment différencier l’irréel du réel ? La vérité du faux ? Je ne peux contempler le sol. Le masque qui me recouvre m’en empêche. Pourquoi ? Comment ? Je n’en sais rien. Je lorgne mon reflet, me demandant alors quelle est mon expression. 

Le moment propice est arrivé. 

Mon cœur cogne dans mes tympans. Je contemple mon reflet, mais je ne vois que le masque dont les yeux suintent désormais de sang. Le reste de mon corps est caché par ce brouillard insistant. Ai-je encore un corps ? D’une main imperceptible pour le miroir, je retire ma protection. Soudain, mon reflet s’éteint. Je ne vois plus rien. La seule image qui se reflète à présent est celle de ce masque dont l’expression est devenue terreur

Qui suis-je ? 

Maintenant plus rien d’autre qu’un esprit, vagabondant dans l’espoir de trouver la lumière, la cherchant délibérément, voulant apaiser ma pauvre âme. Mais je ne peux plus qu’errer dans les villes et les cimetières pour admirer ma sépulture. Mon esprit est là mais mon corps est partit, invisible, impalpable Il ne me reste plus rien. Rien que ce masque. 

La vue.

Des larmes mêlant la transparence de mon être et le sang de cet insupportable masque pour inonder ma tombe. Des yeux pour pleurer sur mon sort. 

Je contemple une nouvelle fois le miroir, admirant l’invisibilité de mon reflet. Je remets le masque dont les larmes ont disparut mais où la peine est toujours lisible. Un éclat lumineux apparaît mais je l’ignore consciencieusement. Je quitte la maison d’un pas décidé. Je délaisse la ville qui, à chaque mètre parcourut, s’efface. Les jambes redevenues fortes et sans mon âme, j’oublie. Je laisse derrière moi les fragments de mon passé, de mon esprit épouvanté.

Soudain, une question me traverse l’esprit. Une seule. Une énième quête d’identité que je dois mener pour rendre l’éternité moins ennuyante. 

Qui étais-je ? 

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